Climate change: An unknown enemy in Haiti

,

Le Nouvelliste, Léogâne, Haiti

ENGLISH SUMMARY: Haiti is atypically vulnerable to weather hazards. Climate change has strong implications for the country. All key sectors of the economy - agriculture, livestock, fisheries, forestry, infrastructure and tourism - are at risk. Farmers, those who live off fishing and livestock ... the main victims, what do they know about climate change or its impacts on their daily lives?

Photo credits: Ricardo Lambert

Les changements climatiques : cet ennemi inconnu

Haïti est d’une vulnérabilité atypique face aux aléas météorologiques. Les changements climatiques ont en effet de fortes répercussions sur le pays. Tous les secteurs clés de l’économie - l'agriculture, l’élevage, la pêche, la foresterie, les infrastructures et le tourisme-en font les frais. Les agriculteurs, ceux qui vivent de la pêche et de l’élevage… les principales victimes, que savent-ils des changements climatiques? De leurs conséquences sur leur quotidien ?

Wilfrid Jeune, 68 ans, a vécu sa longue vie au village Caleb (Léogâne). Sa confortable vie de casanier, sous ses arbres fruitiers, près de son jardin, semble toucher à sa fin. La rivière Rouyonne qui, après chaque averse, devient un torrent impétueux, est la source de sa vive inquiétude. « Dès que les nuages se forment au sommet de la montagne que vous voyez là, je sais que le pire n'est pas loin. Mon cœur s’affole tant mes souvenirs sont noirs », se plaint-il.

La vie de ceux qui habitent les localités inondables de Léogâne ne tiennent qu’à un fil. Ils sont sur le qui-vive à chaque goutte de pluie. Tout comme Wilfrid, Gadith, 42 ans, mère de deux enfants, fuit son logement, pas en bon état, quand les moindres gouttes commencent à se déposer sur son toit en tôle - le jour encore plus la nuit - afin d’éviter que sa vie et celle de ses enfants ne soient davantage menacées par cette rivière qui peut laisser son lit à tout moment. Son témoignage émouvant est truffé d’épisodes de sa mésaventure. « Je me rappelle la toute première fois, comme si c’était hier. Mes enfants dormaient quand l’eau a pénétré dans la maison jusqu’au niveau du lit. Je me suis sentie en danger, alors j’ai quitté la maison sans savoir où me rendre car les maisons d’à-côté étaient aussi sous les eaux », raconte-t-elle, pointant du doigt la maison vide de Fania, une voisine, qui, après une énième expérience douloureuse, a jeté l’éponge.

Au début de l’année 2016, ces habitants ont subi en l’espace de 44 jours deux inondations. Ces derniers, casés parmi les plus dépourvus de cette commune, vivant dans les endroits les plus exposés aux aléas climatiques, n’ont aucune conscience des causes de leurs malheurs. Wifrid, Gladith et d’autres… ont confessé qu’ils n’ont jamais entendu parler du phénomène des changements climatiques. Se démarquant de toute explication scientifique à leur malheur, ils préfèrent s’en remettre à la Providence et croire à la malchance. Ils perdent tout espoir en l’action gouvernementale.

Face à cette situation ô combien alarmante, le prétexte pour agir est servi sur un plateau. Mais les autorités municipales persistent dans leur léthargie, faute de moyens. Il y a certes un service d'environnement à la mairie, nous apprend Wilbert Baptiste, le responsable de communication de cette institution, il est sur son pied de garde uniquement en cas de catastrophes. « Le service organise des séances de sensibilisation, surtout quand il y a d'éventuelles menaces. » Mais « la promotion de l'environnement n’est pas assurée». La sensibilisation sur le phénomène des changements climatiques n’est prévue dans aucun agenda.

Mirage et cauchemar

Alberto Pierre a labouré son champ et cultivé de quoi nourrir sa famille de cinq enfants sa vie durant. Aujourd’hui, cet homme âgé de 43 ans, vivant à Camp-Perrin (Sud) – commune sévèrement touchée par l’ouragan Matthew en octobre dernier - est totalement désarçonné. Il a du mal à se remettre de ce coup de massue fatal. Son jardin ayant été complètement dévasté à l’occasion. Un an de cela, se remémore M. Pierre, c’était la sécheresse. « Je n’ai rien pu sauver. Notre débauche d’énergie a été employée en vain. Les semences et engrais aussi. Cette année, je souriais déjà de ce que j’allais recueillir comme fruit de mon travail. L’ouragan est venu, ma maison n’a pas résisté à ces vents violents qui ont soufflé toute la nuit. Cette nuit fut un grand cauchemar pour moi car je n’ai rien vécu de tel avant », a-t-il expliqué la mort dans l’âme près du champ qu’il a labouré quelques mois plus tôt. En l’espace de deux ans, cet homme, qui place toute sa fortune sur son bétail et sa récolte, a rêvé d’une récolte qu’il n’aurait pas. Peut-être l’année prochaine.

 Avec le temps, Alberto Pierre est témoin et victime de deux effets néfastes des changements climatiques. Pourtant il ne sait même pas ce que c’est. Il ne se souvient pas avoir entendu parler du réchauffement de la planète et de ses conséquences néfastes sur la vie des gens, surtout dans un pays aussi dépourvu d’infrastructures comme Haïti. Toutefois, il se vante de ne pas couper les arbres pour faire du charbon. Une décision sortie tout droit de sa conscience de cultivateur.

Le défi de la sensibilisation

« La thématique de changements climatiques n’est pas facile à expliquer aux gens », a déclaré Dorine Jean-Paul, spécialiste en changements climatiques, travaillant pour le Programme des Nations unies pour le développement en Haïti (PNUD). Pour cette responsable de projet de renforcement des capacités adaptatives des communautés côtières d’Haïti aux changements climatiques, le processus de réchauffement de la planète est plutôt complexe. Ses manifestations et causes le sont aussi.

L’approche à privilégier, nous dit-elle, est de faire comprendre aux gens concernés ce qui les touche dans leur vie quotidienne et qui a rapport avec les changements climatiques. « À ce moment, l’agriculteur réalisera qu’il y a un débalancement dans les saisons, ou une sécheresse prolongée inhabituelle. Ceux qui vivent sur les côtes prêteront attention à la montée du niveau de la mer et pourront agir en conséquence. Quand on attire l’attention des gens sur les effets réels des changements climatiques dans leur train de vie touchant à la fois leur économie et leur vie sociale, c’est plus facile de les sensibiliser », explique Mme Jean-Paul.

Pour elle, les ateliers sur le climat ne pourront pas toucher les plus vulnérables qui sont en proie aux aléas climatiques. Comme un cri du cœur, elle exhorte à changer la donne. « Il faut changer la donne et aller vers ceux qui sont vraiment touchés. Ceux qui subissent au jour le jour les caprices du climat », conseille-t-elle. Parce qu’un paysan qui s’investit toute une année dans une plantation et à cause d’une sécheresse inattendue ou des bioagresseurs – des effets des changements climatiques - perd tout, « va comprendre le lien que tu fais entre le réchauffement de la terre et les malheurs qui s’abattent sur lui. Dès lors, le sensibiliser à la gestion de l’eau par exemple qui tend à se raréfier aura plus de retombées positives ». Malheureusement, reconnaît-elle, « ce ne sont pas les agriculteurs ou même les pêcheurs qui viennent dans les ateliers. Ce sont les gens qui savent déjà ce que sont les changements climatiques ».

 De son expérience de directrice nationale de projet Adaptation aux changements climatiques, elle dit croire que se tourner, de préférence, vers les communautés est un choix stratégique pour toucher plus de monde, mais surtout « ceux qui sont réellement touchés par les effets des changements climatiques sur leur environnement ». Toutefois, nuance-t-elle, le programme de sensibilisation, à lui tout seul, ne saurait résoudre le problème. « Il doit être jumelé avec des actions pratiques sur le terrain.»

Haïti sous la menace des changements climatiques

Selon l’agronome Ronex Turenne, les effets des changements climatiques ne sont pas irréversibles, mais pour l’instant en Haïti, ils semblent avoir le vent en poupe. Son point de vue basé sur des rapports d’experts internationalement connus touche la plaie du doigt : « L’impact des changements climatiques est visible en Haïti. Ce qui explique pourquoi le pays a connu des évènements climatiques extrêmes tels que les cyclones à répétition, la sécheresse et l’apparition des bioagresseurs ». En effet, depuis ces 20 dernières années, le pays est loin d’être un long fleuve tranquille.

 Sans être alarmiste, l’ingénieur-agronome Turenne a laissé entendre que cette situation va s’aggraver si rien n’est fait pour freiner la saignée de l’environnement. Dans la foulée, les personnes vivant dans les zones inondables de Léogâne par exemple seront toujours au premier rang des victimes de la dégradation de l’environnement exacerbée par le réchauffement de la terre.