SENEGAL: Les transformatrices dans le creux de la vague

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Le Quotidien, Senegal

Mballing et Thiaroye / Credit: Bocar Sakho

Le grand bleu, qui s’étend à perte de vue, est un simple décor. Cette corne d’abondance couchée à perte de vue contient désormais des richesses illusoires. Il est désormais le symbole de cette vie sinistre, imposée à des milliers de pêcheurs. A Thiaroye sur mer, village lébou, terre de pêche, on observe cette mer, qui a nourri des générations, avec le cœur émietté en mille morceaux. «Il n’y a plus rien. Plus de poissons», regrette Seynabou Ba, une transformatrice de poissons, qui torture une «juvénile», qui n’aurait dû jamais se retrouver dans son assiette. Elle écrase une dernière goutte de sueur sur son visage sur lequel sont tatouées plusieurs années de dur labeur. La brise marine, qui renvoie un air frais, rafraîchit un peu toute cette communauté, écrasée par la chaleur. Et suppliciée par de dures conditions de travail. Dans ce capharnaüm, le mélange de fumée, qui obscurcit l’horizon, la fragrance du poisson et d’autres odeurs nauséabondes, témoignent de l’insalubrité du site.

A Pencum Sénégal, 217 femmes s’échinent chaque jour à transformer du poisson. La fumée monte vers le Ciel qu’on implore pour retrouver le fil de cette vie d’antan, faite d’opulence. Elle découle du braisage et du fumage de poissons et d’autres fruits de mer. C’est l’activité quotidienne d’hommes et de femmes venus d’horizons divers pour avoir leur pain quotidien. Sous leurs pieds, les vagues lèchent cette plage polluée, jonchée de bouteilles en verre, en plastique, d’écailles de poissons, des morceaux de tissus, des sacs d’ordures et des chaussures abandonnés entre les grottes. Cette bêtise humaine se paie cash en provoquant la baisse de la production des activités halieutiques. Sur les tables sont exposés de gros poissons tels que les «soles» ou Cynoglossus senegalensis, «Sompatt» (Pomadasis jumelini», des rougets et des pélagiques, prisés par les petites bourses. Ils sont transformés en poissons séchés, fumés ou salés avant leur écoulement à grande échelle.  Aujourd’hui, les femmes transformatrices de poissons supportent difficilement les impacts socio-économiques de la surpêche. Mais la conjoncture n’a pas éteint le dynamisme de ces femmes qui gèrent leur business d’une main ferme.

Chaque matin, ces transformatrices de produits halieutiques contemplent la mer et ses mouvements. Les pirogues et ses déplacements. Des campagnes marines qui ne sont pas toujours fructueuses. Cette mer-là, n’est plus la même. L’hygiène n’y est plus. Les espèces ne sont plus nombreuses. En 40 ans, Seynabou Ba a connu le bonheur de la commercialisation des produits salés. Nostalgique de sa vie d’avant, Mme Ba, assise à côté de deux camarades, trois bassines sous les yeux, vit confinée dans ses souvenirs heureux et fixe l’horizon en racontant ces jours révolus : «Je suis ici depuis longtemps. De ce fait, je peux vous dire sans risque de me tromper qu’il n’y a aucune ressource à Thiaroye Sur mer. Ces produits que vous voyez proviennent du marché central aux poissons alors qu’on se réveille tous les matins à côté de la mer. C’est assez significatif.» Les autres approuvent et continuent le triage en pensant aux années où  la plage était encombrée, les pêcheurs rentrés à bon port sautaient de leurs pirogues et s’affairaient à décharger leurs caisses de poissons.

A cause de la surpêche, ses profondeurs sont vides. C’est la conséquence de la mise à sac des ressources vitales de l’un des pays les plus pauvres du monde, qui prend une forme légale avec les accords ouvrant les zones côtières aux navires des pays riches, auxquels s’ajoute un pillage local à grande échelle avec l’utilisation des filets mono-filaments et la pêche des juvéniles contre laquelle la lutte semble peu porteuse. Debout devant leurs tables, leurs yeux parcourent les différents produits étalés sur des filets ou entreposés dans des caisses. Elles n’ont pas de temps à perdre, arc-boutées dans ces occupations, elles dépouillent ces fruits de mer avec concentration, pression et rapidité. L’une des leurs, vêtue d’une robe bleue pleine de taches noires, lance d’un ton sec : «Je ne suis pas là pour répondre à toutes vos questions, je travaille.» Visage fermé, la transformatrice poursuit son boulot. Elle sort des poissons d’un panier jaune, les lave dans une grande bassine puis les place adroitement sur le filet noir attaché sur sa vieille table en bois. Quelques pas la séparent d’une dame moins vieille et moins volcanique. Les nombreuses souillures ne permettent pas d’identifier la couleur de son pagne. Son corps est couvert d’un léger boubou rouge.  Sourire aux lèvres, la dame oriente son regard vers un grand canari rempli d’eau, de sel et de poissons, utilisé pour saler les produits halieutiques. Le braisage est un procédé très simple : il faut étaler les poissons frais sur le sol, les recouvrir d’un tas de brindilles, de paille ou même de déchets de poisson, qui servent de combustibles.

Ces dames sont à l’œuvre dans ce lieu rythmé. Les échos de leurs voix sont prolongés par le silence bruyant des vagues. Les visiteurs et les acheteurs se faufilent difficilement. Une épreuve ardue sur des chemins labyrinthiques. Il faut slalomer entre les eaux noirâtres et nauséabondes qui coulent d’un point à un autre. Marchandises à bord de leurs brouettes, de jeunes hommes n’ont pas ce souci. Ils pataugent dans ces eaux, et ramassent tout sur leur passage. La canicule est forte, les nerfs sont tendus. Et ils font valoir leurs forces musculaires.

La raréfaction des poissons

Dans ce site, les activités de transformation du poisson ont démarré en 1962 et ont continué de croître malgré la conjoncture.  A l’époque, la mer était très poissonneuse et les pêcheurs n’avaient pas besoin de trop s’éloigner pour remplir leur pirogue. Avec la surabondance, toute la production n’était pas vendue et les femmes braisaient les invendus directement sur la plage. Cette période se conjugue désormais au passé. Concentrée, teint noir, pognes mouillées, Maguette Pouye nettoie des huitres avec de l’eau claire. La «transformatrice» est nostalgique de ces temps fastes : «C’est la mer qui nous fait travailler. Cependant les poissons sont de plus en plus rares depuis quelques années. Ce qui nous pousse à aller tous les matins au Marché central de poissons. Auparavant, nous leur fournissions des produits. Maintenant, c’est le contraire. Cette mer est sale et vide.» Ces femmes, qui essaient de rester en vie, se sont constituées en Groupement d’intérêt économique (Gie) dénommé Pencum Senegaal. Visage suant à grosses gouttes, la Secrétaire générale, Diaba Diop est débordante d’énergie et d’activités. Ses mains valsent entre la table et les trois paniers posés par terre. Les deux contiennent de gros morceaux de poissons séchés. L’autre est comblé de poissons frais. Dos courbé, la dame a les yeux rivés sur sa marchandise du jour. Ce qui ne l’empêche pas de placer quelques mots. «Les pirogues font plusieurs kilomètres et rentrent bredouilles. Nos eaux n’ont plus suffisamment de poissons alors que la demande est de plus en plus forte. Les bateaux étrangers et les usines de transformation emmènent les gros poissons et nous laissent avec les filets et les pélagiques. Les  industries de farine de poissons compliquent davantage les choses», constate-t-elle en écarquillant les yeux, le bras pleins d’écailles.

Les deux femmes transformatices / Credit: Bocar Sakho

Bien sûr, ces dames, guidées par leur courage, montent à l’assaut du Marché central aux poissons pour décrocher une matière première à chaque journée naissante. A défaut, elles doivent se contenter des restes que leur laissent les usines de poissons, qui poussent comme des champignons. D’après les dernières «stats» produites par l’Ansd, 121 unités industrielles de traitement de produits halieutiques à terre agréées ont été enregistrées en 2014.  Fataliste, Seynabou Ba jette nerveusement sa main dans une caisse remplie de restes de «dorat» passés entre les mailles des industrielles. Elle dit : «Nous sommes étouffées par la concurrence des industriels. Si le marché central n’est pas très bien approvisionné ou si les prix connaissent des hausses, on se contente de ça pour avoir quelque chose à transformer. C’est triste.» Les produits à transformer sont achetés au Marché central  aux poissons de Pikine. Contrairement à la belle époque, les commerçants sont obligés de payer le transport des marchandises. Ce qui se répercute forcément sur leur chiffre d’affaires ou sur la tarification. Seynabou Ba apporte son témoignage : «L’eau que vous voyez est la seule ressource de cette mer (Ndokh rek la)» ; «Le gain n’est plus important comme avant. Cette mer ne nourrit plus. Nous sommes obligées d’aller chercher ailleurs car nous ne pouvons pas rester les bras croisés. Les grands bateaux exportent une grande partie, les petits commerçants se contentent du reste».

Un manque à gagner

Le constat est le même chez Maguette Pouye. Elle fréquente le quai de pêche depuis plusieurs décennies. Elle déplore la baisse de ces pécules due à la pénurie de ressources halieutiques. «Actuellement, je travaille à perte. Auparavant, je gagnais au minimum 25 000 francs Cfa. Ce n’est plus le cas, je n’arrive plus à rentrer avec 5000 francs Cfa. Le fossé est trop grand», étale Mme Pouye.  Car, le poisson braisé est acheminé dans les zones du pays dépourvues de façade maritime ou à l’étranger. Sous les hangars, les produits ensachés sont entassés en attendant d’éventuels acheteurs. «Nous vendons le sac à 15 000 F ou 20 000 F. Avec toutes les charges et la cherté du poisson frais, il est difficile de s’en sortir», regrette Diaba Diop, Secrétaire générale du Gie Pencum Sénégal. A cause de cette situation structurelle, les prix grimpent. Les stocks bougent lentement. Diaba Diop se rappelle la belle époque. «La situation est problématique. Des années 80 à aujourd’hui, la caisse de pélagiques est passée de 3000 F Cfa à 30 000 ou 60 000 F. C’est difficile pour les revendeurs. C’est triste. Nous avons perdu plus de la moitié de notre chiffre d’affaires. C’est une situation désolante.» Le récit est aussi glaçant que la réalité actuelle de la pêche au Sénégal, qui occupe une place prépondérante dans l’Economie nationale à travers sa contribution substantielle à la lutte contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire et représente 1,4% du Pib et 8,9% de la valeur ajoutée au prix courant du secteur primaire (Asnd). Vêtue d’une robe rose, Diaba Diop lève le buste puis livre ses solutions pour que Thiaroye retrouve sa mer. «Il faut un repos biologique pour qu’il puisse y avoir une reproduction. Aujourd’hui, les poissons n’ont plus de refuge. De ce fait, ils sont obligés de fuir. Il est urgent de mettre en en place des aires marines protégées», suggère-t-elle. Il s’agit d’une urgence absolue pour sauver le secteur de la pêche, qui fait travailler au moins 600 000 personnes au Sénégal. A fond sur l’écaillage de  pélagiques, Amadou ne veut pas trop s’avancer sur l’aspect mais il s’interroge sur l’avenir de ce quai et de son travail : «Tous les mareyeurs sont menacés par les grands exploitants. Nos eaux deviennent de plus en plus pauvres en ressources. Il y a de quoi avoir peur.»  Couteau en main, Modou Diouf dépouille un à un les poissons de leurs écailles. Il y va avec dextérité et habileté en pensant à son avenir : «Concernant le manque de poissons, je ne peux pas faire la comparaison avec une autre période car je suis là depuis quelques mois. Mais, j’en ai entendu parler. Les commerçants se plaignent toujours», fait-il savoir en indexant la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (Inn) et des décennies de pêche intensive sans contrôle.

Ce reportage a été réalisé en collaboration avec  Earth Journalism Network pour le programme West Africa Fisheries Journalism Project, une version de cette histoire a été publiée dans le Quotidien