SENEGAL: Dr Massal Fall, Biologiste, Directeur du Centre de Recherches Oceanographiques de Dakar-Thiaroye: La coopération halieutique marche de moins en moins

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Enquete Plus, Senegal

On parle de plus en plus de surexploitation des produits halieutiques. Quelles sont les ressources les plus exploitées ?

Les ressources les plus exploitées sont les ressources démersales côtières (‘’thiof’’ (mérou), poulpe, crevette blanche...) et les ressources pélagiques côtières (sardinelles, chinchards, maquereaux...).

Qu’est-ce qui explique la surexploitation au Sénégal ?

Ce qui explique la surexploitation au Sénégal, c’est qu’il y a, d’abord, une surcapacité. Il y a trop de bateaux, de pirogues et d’acteurs. Il y a aussi les mauvaises pratiques de pêche, la pêche des juvéniles, l'absence de promotion de techniques de pêche écologiques, les problèmes de gouvernance du secteur, la faiblesse des espaces dédiés à la conservation de la ressource, etc. Tout ce conglomérat de facteurs mis en commun, font forcément des dégâts sur la ressource.

Est-ce que les aires marines protégées peuvent être une solution ?

Elles peuvent l’être. Il y a des études relativement concluantes par rapport à ça. Comme leur nom l’indique, les aires marines protégées, y compris les zones de pêche protégées, ont une vocation de conservation de la ressource. Une des meilleures illustrations en est qu’on n’y interdit pas la pêche de manière absolue, mais on peut y tolérer des techniques de pêche écologiques. Par exemple, la pêche à la ligne, etc. Mais pas des engins comme les chaluts qui ramassent de façon massive les ressources. Pour ces aires marines protégées, il faut toutefois qu’elles aient de bons balisages, des comités de gestion fonctionnels, un budget conséquent, des équipes qui veillent sur le plan scientifique et qui sont également dotées de moyens conséquents pour la surveillance. En termes de superficie, il faut aussi qu'elles aient une superficie qui tende vers la norme internationale. Je crois que c’est 10 %. Si on arrive à mieux protéger la façade maritime via des aires marines ou des zones de pêche protégées, on préservera aussi les habitats critiques et les franges juvéniles qu'elles hébergent habituellement.

Le Sénégal est-il dans la bonne direction, à propos de ces aires marines ?

Il en y a une dizaine, actuellement. Le véritable problème reste leur caractère opérationnel. L’aire marine de Bamboung marche très bien. Mais il faudrait quand même certainement que les autres aires marines aient des niveaux de fonctionnement qui aillent dans le même sens, avec le même degré d’implication des populations. A Bamboung, on sent l’implication des populations et des moyens sont mobilisés pour que les objectifs fixés soient atteints.

Qu’est-ce qui empêche le développement de l’aquaculture ?

L’aquaculture devrait pouvoir être développée, d’autant que nous sommes dans un contexte de raréfaction des ressources. La pêche et l'aquaculture devraient aller de pair, comme cela est noté un peu partout dans le monde. Plus les ressources halieutiques diminuent, plus l’aquaculture devait se développer. Paradoxalement, on remarque qu’au Sénégal, les ressources halieutiques diminuent, mais l’aquaculture croît de façon très timide. Parmi les contraintes, figurent la mise à disposition de vastes espaces fonciers ou maritimes, l’aliment, l’équipement, la formation. Seule une plus forte implication de l'Etat en termes de subvention et d'appui ainsi que des opérateurs déterminés et bien outillés, sans compter une recherche-développement plus responsabilisée pourront aider à les lever.

Par ailleurs, il faut qu’on s’inscrive dans une dynamique de production intensive. De ce point de vue, il y a quand même des pays suffisamment développés là-dessus pour nous appuyer. Une telle approche pourrait aider à recycler l’excès d’acteurs sur la frange maritime, donner des emplois à beaucoup de ruraux et de jeunes. Il y a, en effet, là des opportunités énormes.

Quelle appréciation avez-vous des embarcations en fibre de verre qui sont censées remplacer les pirogues ?

Les bateaux en fibre de verre peuvent améliorer, à bord, la sécurité des pêcheurs, en raison d'une potentielle meilleure flottabilité ainsi que  l'hygiène, en raison du caractère imputrescible de ce matériau. Le confort est meilleur également et, d’un point de vue écologique, ça va mettre fin à la coupe anarchique du bois. Sur tous ces aspects, c’est extrêmement bon. Maintenant, il faudra voir le prix et les aspects performances par rapport à l’ancienne pirogue. Mais sur les aspects sanitaires, hygiéniques, écologiques, franchement, la fibre de verre est plutôt recommandable.

N’y a-t-il pas un risque d’augmenter la  capacité de production des pêcheurs ?

Rajouter encore des pirogues va certainement augmenter les capacités des pêcheurs, l'effort de pêche. Mais si on les remplace nominativement ou on diminue l’effectif des embarcations, le problème sera résolu. L’idée n’est pas d’augmenter l’effort de pêche, je m’inscris dans une dynamique de défendre ce dispositif de fibre de verre autant pour des raisons sécuritaires, sanitaires et écologiques, notamment.

On a entendu dans les exposés que  les résultats auxquels le Sénégal a abouti avec la Mauritanie en termes d’accord de pêche est en deçà des attentes. Est-ce à dire qu’on ne peut plus compter sur les pays voisins ?

C’est un constat : la coopération halieutique marche de moins en moins. Parce que le poisson est une denrée extrêmement recherchée par le monde au plan national, sous-régional et international. Donc, des Etats comme la Mauritanie et la Guinée-Bissau où nous allons traditionnellement et avec lesquels nous avons déjà des accords de pêche, sont de plus en plus conscients des enjeux. En conséquence, ils prennent leurs dispositions. Et c’est de bonne guerre. En tant que Sénégalais, c’est aussi à nous de nous organiser pour voir comment mieux fixer nos pêcheurs. La solution n’est pas toujours d’aller négocier. Les Etats peuvent être de plus en plus réfractaires à l’entrée des pêcheurs étrangers et surtout sénégalais dans leurs eaux, à la limite durcir les conditions d'accès. Il faut que nous nous préparions à ça, essayer de revoir comment gérer notre frange maritime, la repeupler, y mettre des récifs artificiels, mieux la protéger, mettre fin aux mauvaises pratiques de pêche, à la pêche Inn (illégale, non déclarée, non réglementée)... Il existe une batterie de mesures qui, mise en œuvre, pourrait nous aider à régler un tant soit peu nos problèmes. Mais la solution n’est pas toujours d’aller vers l’autre.

Les inquiétudes par rapport à l’exploitation du pétrole et du gaz sont-elles légitimes ?

Ce sont plutôt des interrogations, au stade actuel des choses. En tant que chercheurs, nous nous inscrivons dans une dynamique de veille scientifique. Le pétrole et le gaz ne sont pas encore produits, mais il faut réfléchir. La profession et l’administration, et donc l'Etat, sont tout autant concernés. La seule chose que j’ai à dire, c’est que la pêche est une activité séculaire. Elle a pas mal d’avantages sur le plan nutritionnel, alimentaire, économique, sanitaire, etc. Tous ces avantages-là, il faudrait qu’on en tienne compte, ne pas oublier que ça fait vivre plus d’un demi-million de personnes. Elle repose sur l’exploitation de ressources renouvelables. L’enjeu, maintenant, avec ce caractère renouvelable, c’est de l’entretenir. La production du gaz et du pétrole s'arrêtera d’ici 30 à 40 ans, ces ressources-ci n'étant pas renouvelables. Il faudra alors surtout veiller à une production pérenne, sinon beaucoup plus durable de nos mers. En effet, nous avons une opportunité avec la pêche, nous avons des ressources qui peuvent se reproduire, croître. Laissons-les se renouveler, repeupler nos mers. Voilà un enjeu qui est extrêmement important. Et qu’à côté du pétrole et du gaz qu’on exploitera, que la pêche aussi puisse continuer, se maintenir.

Concrètement, en quoi l’exploitation du gaz et du pétrole peut être une menace pour la pêche ?  

Je suppose que la cohabitation va être possible, via quelques aménagements basés sur une gestion concertée des activités maritimes. Mais on reste aussi dans l'attente des résultats des études en cours. Mais il y a quand même un certain nombre d’interrogations que les gens sont en train de se poser.

Il faut qu’on arrive à faire la part des choses. La disparition de la pêche n'est certes pas envisageable, mais la cohabitation qui se profile de plus en plus devrait, de mon point de vue, être mutuellement bénéfique, en tout cas ne pas léser la pêche. Parce qu’il y a même des sociétés qui sont en mesure, surtout dans le cadre du gaz, de forer, puiser et faire cheminer dans des tuyaux reliés directement à des navires qui vont aller le distribuer ailleurs.

Si tel est le cas, à la limite, je pense que les inquiétudes se limiteront à la perte de surface, d'espace de travail due à la nécessité de sécuriser le pourtour des plateformes, sans oublier l'intensité du trafic local des bateaux avec ses corollaires en termes de bruit, de risque de collusion, etc. Mais si maintenant ça doit déboucher sur la pollution physique ou autres substances dangereuses pour la santé des populations et l'écosystème, il faudra que l’Etat y veille absolument. Et je crois que cette préoccupation est bien prise en compte.

La question, ici, est de savoir les produits auxquels on aura affaire…

C’est très important que le processus de production, d’obtention du gaz et du pétrole soit décrit pour que les gens soient largement édifiés par rapport aux stratégies éventuelles de mitigation à mettre en œuvre. On est vraiment dans cette phase où on attend de savoir les produits qui pourraient potentiellement se retrouver, en tant que résidus par exemple, dans les eaux et/ou les airs.